Artistiques et littéraires
Cafés express pour longues nuits
Au cœur d'une magique pénombre parfumée de chanvre indien, nous nous entassons devant des expressos refroidis sur des banquettes communales et inconfortables, les yeux et les oreilles rivés à la petite scène où pianotent, battent et soufflent tantôt les «locaux» Pierre Leduc, Vic Vogel ou Michel Donato, tantôt de nouvelles idoles américaines telles Coleman Hawkins ou Ornette Coleman qui sont venues de Chicago ou de New-York pour des engagements plus prestigieux et (un peu) plus rentables, mais qui aboutissent fatalement dans ce café miteux mais accueillant appelé curieusement «Le Mas», pour se dépenser dans d'interminables jams.Nous sommes en mars 1962, j'ai terminé un peu plus tôt mon quart de préposé à l'écoute policière au Nouveau Journal; aussitôt, je suis venu grimper l'escalier extérieur accroché à un mur aveugle donnant sur un terrain vague de la rue Saint-Dominique, au nord de Sherbrooke, où je compte bien sacrifier le reste de ma nuit à la passion dévorante du jazz, ce symbole de notre modernité tout juste acquise. Soudain, la porte d'entrée s'ouvre brutalement et un éclairage aveuglant nous fige tandis qu'une voix lance : «Police! Tout le monde reste assis!» Une demi-douzaine d'uniformes bleus se répandent à travers les allées encombrées pour converger selon un plan visiblement prédéfini les uns vers la scène, les autres vers la sortie de secours.
Avec mon talent naturel (que la pratique a encore affiné) pour ne pas me faire remarquer, je réussis à me glisser jusqu'au téléphone public le long du mur. «Nouveau Journal, pupitre?», dit à l'autre bout une voix que je reconnais avec soulagement : c'est Paul-Marie Lapointe, poète émérite et chef de pupitre de nuit du quotidien; c'est lui qui, peu avant la Noël, m'avait embauché. «Paul-Marie, c'est Yves Leclerc… Je suis pris dans une descente de police au Mas. Qu'est-ce que je fais?» -- «Tu ne bouges surtout pas. C'est quoi, le Mas? As-tu une carte de presse?» Non. Pas tant que d'un commun accord le syndicat et le rédacteur en chef Jean-Louis Gagnon ne m'ont pas accordé ma permanence. J'explique tant bien que mal ce qui se passe autour de moi. «Bon, je t'envoie quelqu'un… (un cri loin du combiné téléphonique, à la cantonnade) Moore, viens ici!»
Gilbert Moore, futur romancier, déjà trinqueur et rimeur émérite, était mon complice de prédilection comme apprenti-reporter au Service des faits divers. Ceux qui voyaient jusqu'à récemment sa tête barbue et boursouflée déambuler sur Saint-Denis surmontant un ample bedon qui ballottait paresseusement au rythme de son pas posé ne peuvent imaginer que ce personnage montréalais quasi mythique puisse jamais avoir été jeune, mince et fringant. Mais rappelez-vous ces yeux noirs et vifs, toujours en mouvement, l'expression sans cesse changeante de ces lèvres minces au sourire ironique surmontant un menton en galoche, et vous pourrez croire que derrière l'écrivain marginal vieillissant et quelque peu blasé qui a tout vécu, tout expérimenté se dissimulait encore quelque part le jeune journaliste affamé, ambitieux et brillant dans sa naïveté qui venait me rejoindre ce soir-là.
Un quart d'heure plus tard, en effet, il se pointe tout essoufflé, au grand étonnement des flics, qui n'imaginaient pas les médias si vite au courant d'une opération de routine qui se voulait discrète. Je pense que sa mission n'est que de venir me dédouanner, mais lui l'a comprise tout autrement: sitôt qu'il a convaincu le lieutenant en charge de me séparer du troupeau nerveux des autres clients, il se met à épier ce que font les policiers. Or ceux-ci, venus sans doute pour répondre à une plainte de tapage nocturne et pour dénicher dans l'auditoire quelques mineurs et fugueurs, ont mis la patte par accident sur quelques joints de ce qu'on appelait à l'époque de la «ganja» et sur un petit pavé verni, à peine entamé, de haschich. Aussitôt, Moore se précipite vers moi pour me souffler à l'oreille : «Hé, l'grand, voilà notre chance de faire le "front"!»
Il a raison. Dans la guerre triangulaire sans merci que livre l'ambitieux et tout récent Nouveau Journal à ses concurrents établis La Presse, rivale haïe entre toutes, et Montréal-Matin (méprisé en tant que suppôt de la droite duplessiste, mais craint comme concurrent direct et efficace pour l'attention des lecteurs matinaux), notre rédaction fait flèche de tout bois pour décrocher des scoops quasi quotidiens. Plus pratique, peut-être plus opportuniste que moi, Moore a tout de suite senti le potentiel scandaleux et émoustillant de cette histoire.
Si bien que dès les petites heures, je pourrai ramener à mon appartement de la rue Décarie un exemplaire encore gras d'encre fraîche où s'étale, pour la première fois à la une, notre double signature, "par Yves LECLERC et Gilbert MOORE", sous une claironnante manchette qui fait la largeur de la page. Et comme au cours des jours qui suivront, l'affaire aura d'inévitables répercussions: comparutions, perquisitions, témoignages pour et contre qui feront l'objet d'autant d'articles co-signés en un temps où le «by-line» demeurait un rare privilège dans les quotidiens, Gilbert et moi sommes d'emblée passés du statut d'obscurs cub reporters à celui de débutants prometteurs, presque de futures étoiles.



