Mondains et intimes
La re-teeze-ieuse
La nuit après le Bal du Printemps cosmique, nous nous sommes retrouvés une bonne trentaine aux petites heures, pas loin du lever de soleil, rue Dorchester près de Seymour dans l’artistique bric-à-brac de Gaboriau (Pierre Lapalme, fils du caricaturiste et lui-même peintre -- il dessinait alors une des murales du métro). Parmi ceux dont je me souviens presque certainement: les jazzmen Doc Préfontaine et Lee Gagnon, Monique (femme du cinéaste Gilles) Groulx, Yves-Gabriel Brunet, Mousseau, Jean Goguen, les inséparables graveurs Gilbert Marion et Yves Gaucher. Et une mystérieuse nonne masquée dont personne, de toute la soirée, n'était parvenu à percer le déguisement.Tout-à-coup, sans dire un mot, celle-ci se lève et commence à danser. Je ne sais plus qui (Gaboriau lui-même, qui était fanatique de jazz?) s'improvise batteur sur un tabouret qui traînait là. Goguen, les mains fermées devant la bouche, fournit le trombone, Doc déniche une flûte, quelqu'un d'autre, qui est peut-être moi, fait des bruits sourds de contrebasse.
À mesure que la musique s'organise, la nonne-mystère envoie voler dans la pièce un escarpin noir, puis l'autre. Sa danse, d'abord simple balancement rythmique, devient ondulation plus sensuelle tandis qu'elle déroule et jette à la tête de Gilles Boisvert, comme un défi, son ample jupe noire, dévoilant des bas de soie fumée bordés d'une dentelle peu monastique. Un frisson d'anticipation un rien abasourdi traverse l'auditoire maintenant subjugué.
Une minute plus tard, c'est le corsage orné d'une croix de bois qui prend le même chemin, laissant voir sous des sous-vêtements de dentelle sombre un corps athlétique et affriolant. Peu à peu, les «instruments» qui l'accompagnent se taisent, seul le tambour improvisé continuant d'occuper le silence et de soutenir un mouvement qui devient carrément lascif tandis que le soutien-gorge, prestement et élégamment dégrafé, choit négligemment aux pieds de la danseuse, dévoilant une poitrine orgueilleuse marquée d'un grain de beauté sombre et érotique.
Au moment où l'aurore imprime des rectangles plus clairs dans les rideaux qui assombrissent la pièce, ne restent plus sur le corps pâle et sculptural que les longs bas noirs tenus par une jarretière, le loup couvrant le haut d'un visage à la bouche moqueuse… et la coiffe à bavette blanche de religieuse, devenue totalement incongrue. Soudain, la danseuse s'immobilise, cueille à la volée le gros de ses vêtements que tenait toujours Boisvert et, s'entourant de la jupe comme d'une cape romantique, elle file par la porte arrière sans que personne ait même l'idée de l'intercepter.
Des années durant, nous aurons ignoré qui elle était. Puis, lors d'une soirée avec quelques copains dans un loft de la Place Jacques-Cartier, elle nous avouera dans un bel éclat de rire son exploit et son identité. À ceux qui étaient là et qui n'ont pas deviné, j'ai laissé ci-dessus assez d'indices pour qu'ils s'y reconnaissent; pour les autres, je continue à respecter le secret de cette frasque d'une femme libérée et formidable comédienne…
Un joint pour le PM
Séparé depuis pas très longtemps de sa femme Lise qui entreprenait une météorique carrière d'animatrice-vedette puis de politicienne poids-lourd, le journaliste André Payette avait installé ses pénates dans une tour d'appartements de l'avenue McGregor (maintenant Docteur-Penfield) avec vue imprenable sur le centre-ville et les îles de l'Expo. Et, pas longtemps après l'élection de Pierre Elliott Trudeau comme premier ministre du Canada (juin 1968), il y avait organisé une partie à tout casser pour pendre la crémaillère.On s'est retrouvés quelque 200 ou 300 «intimes», parmi lesquels le peintre et caricaturiste Normand Hudon, l'animateur et humoriste Jacques Normand, l'imitateur Claude Landré, les téléjournalistes Pierre Nadeau et Louis Martin, et qui d'autre? Bar bien garni, abondance d'égéries aussi superbes qu'élégantes et disponibles, odeurs persistantes de chanvre indien, la soirée montréalaise typique des années 1960, quoi.
«Yves, reste avec moi, me lâche pas!» Marie-José, qui était partie explorer de son côté, surgit à mes côtés avec un regard pas loin de la panique. «Ils organisent une partouze dans l'appartement d'à côté et ils veulent à tout prix m'embrigader...» L'appartement d'à côté, ça pouvait vouloir dire n'importe quoi: au moins la moitié des logis du palier étaient occupés par des copains ou des connaissances. Dont une bonne majorité, je le savais bien, n'auraient eu aucune objection à une partouze, en particulier avec ma splendide Créole de femme...
Pour nous soustraire à leurs attentions, nous nous approchons du maître de maison, en grande discussion au téléphone avec un interlocuteur anonyme: «... Mais non, viens-t-en, je te dis que c'est sympa, et il y a un paquet de gens que tu connais. Ce n'est pas parce que tu es devenu un grand homme qu'il faut négliger les vieux copains! Allez, je t'attends. Salut.» Et il raccroche. Devant notre coup d'oeil interrogateur, il explique succinctement: «Trudeau. Il est en ville, et je l'ai invité, je pense qu'il va venir faire un tour. Mais pas besoin d'ébruiter ça, hein...»
Vingt minutes ou une demi-heure plus tard, on frappe à la porte avec une agressive autorité. Deux costauds en chemise blanche, cravate et complet sombre, pas du tout le genre qu'on attend dans ce genre de soirée, font un seul pas dans la pièce et se figent brusquement. Ils auraient les lettres RCMP étampées dans le front que leur statut ne serait pas plus clair... non plus que leur air de profonde désapprobation, d'ailleurs. Sitôt qu'ils ont perçu le climat de la charmante soirée, et surtout la vigoureuse et caractéristique odeur de «pot» qui enveloppe le tout, ils tournent les talons sans un mot et foncent sur l'ascenseur.
Évidemment, Pierre Trudeau ne se pointera jamais avenue McGregor pour fumer ce joint qu'on lui avait pourtant si amicalement préparé et qu'en d'autres circonstances, il n'aurait probablement pas refusé (mais ceci est une autre histoire). Et du coup, il a probablement raté une des dernières occasions de frayer dans un climat chaleureux et compréhensif avec une intelligentsia québécoise majoritairement nationaliste, bientôt indépendantiste, dont son long séjour à Ottawa, autant que sa vision politique, l'auront définitivement coupé.



