Artisans

Le métier magique d’Édith Martin

Cette belle femme forte et rousse aux yeux gris rieurs originaire de Trois-Pistoles, berceau de ma famille où nous passions tous nos été, était une des pionnières du renouveau de l'artisanat québécois et plus tard un des piliers du Salon des Métiers d’art.

Je l'ai connue quand j'étais encore tout enfant; alors dans une vingtaine mince et athlétique, elle venait faire le baby-sitter lorsque mes parents s’absentaient, ou planter son chevalet sur la plage devant notre maisonnette, pour capturer les divers états de la vieille goélette échouée qui était un de ses sujets favoris -- et le lieu des plus mémorables de nos escapades clandestines: il me reste d’elle un des tableaux qu’elle en a faits, doublement précieux pour moi, par l’identité de son auteur autant que par les effluves d’iode, d’ombres mystérieuses, d’étoupe et de vieux bois qu’il évoque.

Chaque visite chez elle, dans la grosse et basse maison familiale de bois rose à l'est du village, était pour mon frère et moi une fête. Après le passage obligé dans la menuiserie de portes et fenêtres tenue par son père et ses frères à l’arrière, le long de la voie de chemin de fer, nous étions accueillis par sa grosse, loquace et généreuse maman, dans une irrésistible odeur de confitures, de gâteaux et de tartes aux fruits frais dont elle était prodigue.

Mais ce qui nous fascinait vraiment, c'était le métier à tisser de bois clair d’Édith, qui paraissait aussi immense qu’incompréhensible à nos yeux de bambins; il était installé du côté nord-est de la cuisine, dans une pièce ouverte et ensoleillée, au plancher de bois peint orange jonché de tapis tressés ovales où rôdait, à travers les carreaux vifs de lumière qu'y découpait le soleil, un énorme chat angora gris. Tout autour s'étalaient des laines brutes ou teintes de couleurs éclatantes, des pièces en cours de tissage, un rouet bien fonctionnel, un cadre droit à tapisserie de haute lisse, des tableaux en train de sécher et des couleurs en tubes, en poudres ou en pots.

Mon frère et moi la regardions travailler pendant des heures, assis à terre sages comme des images: ce qu'elle faisait avec son rouet, ses bains de teinture, ses fuseaux nous paraissait une véritable magie dont nous n’aurions su nous lasser. De là, sans doute, est né le respect quasi superstitieux que j'ai toujours éprouvé pour le travail des bons artisans.

Édith aura été une de celles qui ont «sorti» le métier de tisserand du cercle clos, un peu traditionnaliste, des Cercles de fermières (qui avaient tout de même eu le mérite de sauvegarder les techniques et le goût du tissage de qualité) pour le faire évoluer dans une optique plus moderne. Comme beaucoup de ses collègues, elle filait et teignait elle-même la plupart de ses laines, mais avec un goût particulier pour les couleurs vives et les contrastes inédits, souvent surprenants. J'ai encore d'elle en particulier une splendide cravate de grosse laine texturée dont la dominante est un rose phosphorescent, un cadeau qu’elle avait tenu à me remettre en grande pompe il y a bientôt quarante ans, pour souligner mes premiers succès de jeune auteur dramatique.