Contexte

Nos parents avaient connu la Dépression, puis la guerre. Nos enfants et petits-enfants subissent la fin de l’ère de l’abondance et une concurrence sauvage pour les rares bonnes places, pour des emplois fragiles, pour des salaires bien modestes. Nous, dans toute notre jeunesse, n’aurons eu que l’expérience contraire d’une affluence croissante, dont la montée semblait devoir se prolonger éternellement. On n'avait pas le problème de trouver un emploi; y'avait qu'à décider si nous en voulions un, puis à choisir, parmi ceux qui s’offraient, celui qui nous plaisait. Vous m'croyez pas? Ha-ha.

Ce n’était pas l’État-Providence, c’était encore mieux: une société placée sous le signe d’un trop-plein à répartir plutôt que d’un combat incessant pour le nécessaire. Dans un tel cadre, comment pouvions-nous ne pas être insouciants et sûrs de nous? Cette aisance nouvelle et apparemment intarissable se doublait d’un sens de la communauté et du partage auquel nous n’avions, à vrai dire, pas grand mérite: lorsqu’on a des surplus et une inébranlable confiance en des lendemains plus prospères encore, à quoi bon thésauriser? La plupart de nos initiatives, de nos projets ne visaient pas à améliorer notre bien-être personnel, mais à impressionner, séduire, satisfaire les autres. Avec un brin de folie en prime.

Presque tous les membres de notre bohème apparemment sans foi ni loi avaient pourtant été élevés, selon la juste expression de Brel, «dans la religion». Dans la religion, ça ne voulait pas pas simplement dire que nous avions une éducation religieuse, ou que nos parents étaient pratiquants et nous forçaient à en faire autant. Cela voulait dire que tout le cadre de notre existence était encerclé de jabots et de cornettes, imprégné et ordonné par l’Église et par un catholicisme aux saveurs jansénistes, d’autant plus forts qu’ils avaient étroitement partie liée avec le pouvoir politique.

Peu à peu, au cours des années 1950, des lézardes sont apparues dans cette maîtrise du clergé sur nos vies. Des couples plus «modernes» prétextaient des adultères réels ou fabriqués pour obtenir du gouvernement fédéral un divorce que celui de Québec se refusait à même considérer. Un nombre croissant de Québécois et de Montréalais s’envolaient pour la France, l’Italie, l’Angleterre ou l’Allemagne sous le moindre prétexte et rapportaient des tendances, des modes, des idées nouvelles; parallèlement, des intellectuels et artistes européens (et non plus seulement des notables inaccessibles ou des immigrants peu instruits) débarquaient ici pour un mois ou pour de bon.

Souvenir vivace: adolescent d’une quinzaine d’années, le nez en l’air, les pieds dans la «sloche» d’un matin de dégel d’avril sur les Plaines d’Abraham, je contemple la quadruple trace blanche laissée dans le ciel par un des premiers réactés commerciaux. Je sens confusément que c’est le graffiti impertinent qui proclame une nouvelle liberté.

À ce souffle libérateur des voyages s’ajoute l'effet de la télévision encore toute neuve. L'envoûtement de René Lévesque, son bout de craie en main, nous faisant comprendre les enjeux de Suez ou les manoeuvres d'Eisenhower et Khrouchtchev. Ou encore la fièvre d’accompagner Louise Marleau et Hervé Brousseau sur les planètes naïvement fantastiques d’Opération Mystère et le plaisir si gentiment pervers de vagabonder avec Bim et Sol, le Pirate Maboul et Fanfreluche.

Le changement politique est survenu dans ce contexte, où les digues intellectuelles, morales et religieuses qui semblaient pourtant immuables étaient déjà minées de l’intérieur, prêtes à crever. Elles allaient le faire, et de quelle façon!

C’était ça aussi la Révolution tranquille, au moins autant et peut-être plus encore que l’élection de Jean Lesage, la nationalisation de l’Hydro-Québec ou le Rapport Parent.