Comédiens et réalisateurs

Les humeurs de Dyne

Une statue de reine égyptienne. Belle à en faire fondre, hiératique, imperturbable. À contempler pendant des heures sans dire un mot. Et un typhon tropical: imprévisible, erratique, d'une irrésistible violence. Fusionnez les deux, vous aurez une vague idée de ce qu'était Dyne Mousso. Ou peut-être Liz Taylor, la seule autre femme dont j'arrive à concevoir qu'elle puisse être de la même trempe.

Je l'ai connue quand je n'avais pas encore vingt ans, parce qu'elle avait refusé de jouer un de mes textes sans savoir qui j'étais. Et qu'elle a tenu à me dire pourquoi, face à face, au Yacht Club de la rue Drummond. Je l'attendais, timidement assis à une table le long du mur de droite, sous les hublots de cuivre. Elle est entrée de son pas royal, a balayé la salle le nez en l'air, j'ai fait un vague signe de la main pour attirer son attention. Son regard s'est fait incrédule, elle a foncé sur moi: «C'est toi? Le fameux jeune auteur?» et elle a éclaté d'un grand rire tellement franc et direct qu'il ne pouvait pas être insultant.

Comme j'ai plus tard compris qu'elle le faisait avec tout le monde, elle m'a sitôt agressé vigoureusement, pour savoir ce que j'avais dans le ventre -- une femme qui vivait (et faisait régulièrement le coup de poing) avec Jean-Paul Mousseau ne pouvait demander moins. J'ai sans doute bien réagi -- en lui répliquant sur le même ton, tout intimidé que j'aie été -- et de ce moment, nous avons été sinon amis, du moins complices.

Se trouver même une minute avec Dyne, c'était en soi une aventure. Un instant Néfertiti, l'autre Gorgone, l'autre Florence Nightingale. Ces yeux bleu clair hypnotiques, légèrement protubérants, ce nez de déesse grecque, cette bouche sculptée par Carpeaux dans une chair à vif. Cette main délicatement potelée, issue de Vermeer ou de Fragonard, qui sans avertissement vous foutait en public une claque à vous rompre le cou puis, l'instant d'après, vous caressait la joue: «Je t'ai fait mal?» Je n'imagine pas que nous ayons pu avoir plus grande comédienne, que ce soit à la télé (un inoubliable Pirandello, La Volupté de l'honneur avec Georges Groulx et Gilles Pelletier) ou à la scène (Mère Courage avec Denise Pelletier). Je n'imagine pas que femme ait pu être plus invivable. Ce qui explique probablement qu'elle n'ait pas fait au cinéma la carrière qu'elle aurait méritée.

Lorsqu'on montait des téléthéâtres, à l'époque de la télé en direct, il y avait de longues attentes entre les répétitions du matin et celles du soir, parce que les mêmes studios étaient réquisitionnés de midi à 17 heures par Monsieur Surprise, Bobino et Cie. C'est dans ces circonstances que je la retrouvais au Café des Artistes, pour boire, jouer aux dés et discuter théâtre, art et littérature sous le regard vigilant de la barmaid-gérante Élizabeth. Là, j'ai passé avec elle mes meilleurs moments, que je serais bien incapable de décrire autrement que comme une sorte de coulée de lave incandescente et cristalline, dont s'échappaient des étincelles de charme et d'intelligence. Avec une terrible fausse note: autant il me paraissait impensable de lui faire la cour (pas plus qu'à une grande soeur), autant après l'avoir quittée j'étais totalement incapable d'aller draguer. Émasculé par l'ambiguïté de mes propres sentiments...