Les gens

C'est eux qui faisaient l'époque. Avec des personnalités si fortes que si je n'y prends garde, ils auront l'air d'une galerie de caricatures. Tant pis. Pas plus qu'alors, je n'ai l'intention de faire ici la différence entre les célèbres, les connus et les inconnus, entre les vedettes avec ou sans mérites, les ratés géniaux et les ratés tout court. Ça ne veut pas dire que j'ai pas mes préférés, aux premiers rangs desquels:

À tout seigneur, tout honneur, Pedro

On passait des nuits complètes dans sa boîte, on lui bummait de l'argent, on lui contait nos peines de coeur, on lui montrait nos pamphlets révolutionnaires, nos chapitres de roman, nos ébauches de poèmes, on lui jouait nos scènes de théâtre, on lui fredonnait nos tounes. Il aidait s'il voulait bien, racontait des histoires à dormir debout dans un accent à couper au couteau, jugeait toujours et ne condamnait jamais. Le plus québécois des Andalous, notre père adopté et «l'homme de la terre plus vieille que le soleil», Pedro Rubio Dumont, mort à l'Hôpital St. Mary's le 15 janvier 1995. En sa mémoire, quelques lignes d'un texte écrit vers 1967 avec la complicité de son inséparable Pépine et d'Emmanuel Cocke, et une complainte faite au Sancho Pança, avenue du Parc, le soir même de sa mort.

«... le monde des amitiés et des ivresses brillantes et absurdes de nos nuits qui est celui de Pedro et de tous ceux sur qui brille comme un phare sous les lampes jaunes de fumée, au-dessus de l'éternel habit sombre et de l'immuable chemise blanche, le crâne poli de Pedro où se réflète tout ce qui vit à Montréal. Rien de plus, rien de moins.Tout ce qui peint, qui tourne, qui joue, qui chante, qui politique, qui trois-colombe, qui pose des bombes, qui a le meilleur hasch en ville, qui baise à corps perdu parce qu'on vit le paradis terrestre après le péché, pendant la pilule...» et avant le sida, devais-je ajouter vingt-cinq ans plus tard.

¡Viva Pedro!

          Sacré Pedro, Papa Pedro

Ta dernière menterie est la pire de toutes

Ta dernière menterie n'est pas drôle pantoute

Tu fais semblant que tu n'es plus là

Ça marche pas, on te croit pas

Arrête-nous ces conneries

Tu nous as fait trop souvent ce coup-là

Papa Pedro, maudit Pedro

Donne-moi une bière, change-moi un chèque

Embrasse-moi fort quand j'ai mal

Sépare-moi quand je me bats

Achète-moi une toune un tableau un poème

au prix du c'est-pas-con de la foi du je t'aime

Et puis (c'est bien ton tour) arrête tes conneries

Pompom Pedro, Papa Pedro

Toi qui pensais qu'il n'y a ni Dieu ni Ciel

A l'heure qu'il est tu dois savoir si c'est des conneries

Quoi qu'il en soit ta vie n'est pas finie

Tu vas passer ton éternité dans nos têtes

Ton Paradis on te le fait dans nos mémoires

Toi qui savais mettre de l'ordre dans nos foires

Tiens-toi bien tu vas vivre un grand coup dans nos fêtes

Papa Pedro, Papa Pedro

As-tu pas fini de nous faire peur

J'entends déjà ton accent sur mon répondeur:

«Tavarnak de tavarnak mon grand

«Qu'est-ce que c'est ces conneries

«Y'a rien de bon ici

Qu'est-ce qué tu fous? Viens-t-en!»

Lucien Gagnon

Le Grand Lulu débarquait d'Abitibi, de son Jonquière natal ou de la Côte-Nord deux fois par an, le duffle-bag sur l'épaule, la tignasse blonde en porc-épic et la joue mal rasée, puant la gomme d'épinette et les douze heures de train de nuit. Il prenait un grand bain et s'installait chez moi ou chez Pauline Julien, ses deux victimes de prédilection... et ses deux meilleurs amis. Avec un rouleau gros comme le poing de billets de 20 ou de 50 (dans le temps, c'était de la vraie argent, gagnée comme bûcheron ou guide forestier) dont la moitié disparaissait la première journée, tandis qu'il faisait le tour des tavernes, bars et pawn-shops de la ville pour payer ses dettes de la virée précédente.

Puis, balayant le monde de ses yeux bleus laser insoutenables, il repartait sur une brosse monumentale, épique dont aucun de nous n'avait la force de vivre plus que quelques fragments. Un seul épisode, mais typique. Un après-midi de 64 ou 65, au Café des Artiste, il aborde Brel qui prend un verre entre deux répétitions. «Jacques Brel, est-ce que vous connaissez les tavernes?» Le Belge, méfiant: «Non, c'est quoi?» -- «Des bars où il n'y a que de la bière, et pas de femmes...» L'oeil soudain allumé: «Ah oui? Où?». C'était parti. À une heure du matin, on se faisait expulser tous les trois, fins saouls, de la Taverne Amherst, au coin d'Ontario, après en avoir visité une bonne demi-douzaine...

Dans l'intervalle, Lulu a trouvé le temps de créer la première boîte à chansons à Percé, de découvrir une demi-douzaine de talents, notamment Fabienne Thibault et les Carricks, de monter la première grande fête de la Francophonie à Québec, de réunir d'un coup sur une même scène le Loup, le Renard, le Lion (Vigneault, Charlebois, Leclerc), d'inventer (avec Jean Bissonnette) la Saint-Jean sur le Mont-Royal, d'envoûter trois femmes, de faire deux enfants, d'écrire des contes subtils et charmants qu'il n'a jamais publiés mais que je connais parce qu'il les récitait à mes chats fascinés à quatre heures du matin. À ses funérailles, en octobre 1996, devant un Raymond Lévesque en pleurs, son beau-frère a parfaitement résumé sa vie: «Lucien, tout le monde a l'impression que t'as vécu 61 ans. À la vitesse où t'allais, en réalité, t'en as vécu 122.» Si jamais on lui élève la statue qu'il a pleinement méritée, je sais que son fantôme ira pisser dessus en chantant à tue-tête, un soir de cuite et de pleine lune. Avec Brel, peut-être...

Pépine (Jose Barrio)

Le crâne d'abord gominé aile-de-corbeau puis tout rasé, le grand nez un peu bulbeux et surtout les éternelles moustaches soigneusement retroussées faisaient penser à Salvador Dali. Catalan comme lui, il avait la même grandiloquence surréaliste... et le même extraordinaire talent, dès son arrivée du Mexique en 54, pour se retrouver au coeur de tout ce qui se passait d'intéressant dans son univers de prédilection, Montréal. Animateur et réalisateur à Radio-Canada international, comédien au Rideau-Vert, joueur de cuiller ou de crayon sur des disques de Charlebois, Péloquin-Sauvageau, Dominique Tremblay, pilier des meilleurs bars (Saint-Trop, Casa Pedro, Pichet), ami fiable, éternel discuteur idéologique et littéraire autour de sa table-chèvre et d'un 26-onces. Notre dernière rencontre: deux mois avant sa mort, à l'hiver 91, il est accoudé au bar de la Bodega et raconte, «Angela (sa femme, il est nouveau-marié à 65 ans et des poussières) est à Madrid depuis deux jours. Hier soir, elle m'appelle, "Pépine, tu t'ennuies de moi?" Qu'est-ce que tu voulais que je dise? "Esstie de tavarnak, tu viens de partir, laisse-moi le temps de commencer à m'ennuyer!"» Pour me punir d'avoir raté son enterrement (because un embouteillage sur Décarie), je lui ai écrit ce qui suit:

Salut, Pépine

          Voilà que tu te fais un peu moins visible 

Comprimé dans ton urne

tel un génie d'Aladdin dans sa lampe

Mais nous, ça ne nous trompe pas

On le sait que tu es toujours là

Accoudé au comptoir de quelque bar d'Ailleurs

un ballon de bière à la main

un paquet de gitanes à la gauche du coude

Lissant ta moustache pour en soigner la courbe-antenne

Un million d'idées Mouches de feu en folie

te tournant autour de la tête

Avec quelque part un brin du violon d'acier de Dominique

sur trois vers génialement nazis de Pélo

Et la tardive et joyeuse Angela

dont l'accent savoureux et les mains-oiseaux

emplissent tout l'espace alentour

Et je te vois plus loin encore

Fondu dans un courant agité onctueux qui circule

D'une à l'autre tasca dans un Autre Madrid

d'un côté Pedro de l'autre su hermano Javier

peut-être aussi la Marijo et le Grand Fanal

ou encore Dadadavid et Lisa

ou Philippe le violoneux ou ton autre frère Bravo

Lisant ces papiers gras sur le sol dallé

ces milliers de poèmes voluptueux

En sirotant des chatos de blanco-illuminacion

Une autre fois c'est autour de la Gwendolyne-table

Cornes de cuivre et barbe fière

une bouteille de J&B sur sa croupe de céramique

Avec l'affreux Lucien, rue Saint-Marc

Sous l'oeil narquois du Grand Timonier

se penchant du mur vers la clairolante Yolande

«Solly suh no ticket no laundly»

Et le monde en redevient tout d'un coup plus vivable

Pour sûr que quelque part avec toi dans ta lampe

Il y a tant d'autres esprits de notre Montréal à nous

Celui d'avant les complexes d'infériorité

celui d'avant Boubou et ses machins rentables

Celui des délices créatrices et innocentes

et des drafts à dix sous à la Royale

et des nuits à carreaux rouges de l'Assoç'

la guitare de Bernabé en sourdine

Je devine là dans le coin l'orignal Gauvreau

Fonçant tête baissée, le cou trapu

le panache en avant de mots réinventés

Et Patrick pissant paisible sur le tapis du Queen E.

faisant comme toujours son cinéma

fermement appuyé sur Godard et Lowry

Et Goguen le bon peintre sans tambour ni trompette

trombonnant les mains sur la bouche

accompagnant ton orchestral crayon

Tout ça existe encore c'est certain

dans une dimension légèrement différente

Il le faut

Sans quoi cette planète est trop vide et trop plate

Ce qu'il faudrait au fond c'est que tu reviennes un moment

mine de rien un de ces jours happy hour

a la cinqua hora de la tarde

Juste pour nous montrer à mieux frotter la lampe...


Bon, c'est vrai que c'est tout plein de références mythologiques ou littéraires là-dedans, des Mille et une nuits au Petit livre rouge en finissant par Garcia Lorca, mais les vieux de la vieille s'y retrouveront. Les jeunes, vous lirez le livre... 8-).
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