Hôtes et noctambules

Empereur de la nuit

Gilles Archambault était le roi des discothèques montréalaises de la grande époque. Avec son compère André de Carufels et sa femme, la blonde lorelei Eva, il a importé de Paris la formule disco à l'européenne et ses premières boîtes (la Licorne, le Baroque) suivaient fidèlement le modèle original: piste-mouchoir de poche, décor médiéval, éclairage discret — avec un succès stupéfiant. En quelques mois, la Licorne pouvait se vanter que tous les soirs, du mardi au dimanche, une queue longue souvent d'un coin de rue se formait sur le faux pont-levis qui lui servait d'entrée, rue Mackay à deux pas de chez moi; à partir du jeudi, on n'avait pratiquement aucune chance d'y pénétrer sans montrer patte blanche au patron. Comme chez son copain Castel à Paris.

Archambault était petit, vif, habituellement souriant, doté d'un complexe napoléonien (pas pour rien qu'il a eu aussi une boîte, au-dessus du Café des Artistes, appelée l'Empereur!). Il était omniprésent dans ses boîtes, veillait à tout, se mêlait aux danseurs et désorientait les nouveaux-venus en menant de front, sans jamais perdre le fil, quatre ou cinq conversations différentes au beau milieu du vacarme yé-yé.

Au moment de l'Expo, il s'est mis à innover. Après avoir vu les décors futuristes que Jean-Paul Mousseau avait réalisés pour le Bal du Printemps cosmique et le restaurant Chez Son Père, il s'est associé avec lui pour créer la Moussespacthèque, une disco qui, plutôt qu'un château-fort ou un palais vénitien, faisait penser à une capsule spatiale dont les surfaces blanches hérissées de formes géométriques servaient d'écran à des projections audio-visuelles où les images et les couleurs étaient harmonisées à la musique. Avec moins de succès, il a ouvert une immense piste de danse plus «populo» mais dans le même esprit, au Palais du Commerce rue Berri.

Archambault était bourré d'idées, et celles qu'il n'avait pas, il allait les chercher. Pendant un temps, au début des années 1970, nous avions formé une sorte de «club d'innovation» avec entre autres Denis Tremblay, journaliste à Montréal-Matin, et Ingrid Saumart pour imaginer des projets à la fois fous et rentables dans les secteurs de la restauration, de l'hôtellerie, du tourisme. Les réunions se tenaient les après-midis dans une des boîtes de Gilles, le plus souvent la Sexe-Machine; celle-ci, au début des années 1970, était une réincarnation plus sensuelle de la Moussespacthèque lorsque de nouvelles matières synthétiques ont permis de la redécorer de moulages souples, décidément érotiques, répercutant sur les murs et les banquettes l'anatomie des premières serveuses «topless» dont les attraits avaient tendance à nous distraire au moins autant qu’à nous inspirer.