Les lieux
Le Montréal «swingant» de 1964-65 était très concentré. Il allait en gros de Guy à Saint-Laurent, de Sherbrooke à Saint-Antoine, à quoi s'ajoutaient une enclave estudiantine sur Côte-des-Neiges et quelques îlots épars: Café Saint-Jacques où est maintenant l'UQAM, Patriote et Canal 10 près de Papineau dans l'Est, boîte à chansons Le Saranac dans les lointaines contrées d'Ahuntsic. En voici une carte incomplète, mais représentative:La carte est interactive. À mesure que je parlerai de certains des lieux ci-dessous, les cercles les représentant deviendront «cliquables». En priorité, les trois qui revêtaient pour moi une importance ou une signification particulières (en jaune):
Asociacion española
Une maison anonyme de la rue Sherbrooke, près de l'Université McGill. Une porte sans enseigne, un escalier étroit qui monte. Arrivant à l'étage, tu aperçois sur le mur en face la fusillade du «Dos de Mayo» de Goya, reproduite par William Grenier et rendue encore plus dramatique par l'aura de lumière jaune et de fumée qui l'encadre. À droite dans le coin, devant un rideau cramoisi, la petite scène où Bernabé le borgne, à califourchon sur une chaise, accorde obsessivement sa guitare en attendant que viennent danser nos «gitanes» à nous Sonia del Rio ou Marie-Josée Thério.Dans le reste de la salle en forme de L, des tables couvertes de nappes à carreaux rouges, de cendriers, de verres et de bouteilles à moitié vides, entourées de convives volubiles aux gestes expressifs. Par-dessus tout ça, des effluves de tabac, d'alcool et d'humanité bohème flottent au milieu des éclats de voix et des accords de flamenco ébréchés par un méchant pick-up.
À ta gauche, assis le dos au mur devant une bière à laquelle il touche rarement, un type trapu dans la trentaine, en chemise à col ouvert sous un pull vert sombre: Claude Gauvreau. Un peu plus loin Rita Letendre, Molinari et Armand Vaillancourt s'engueulent comme d'habitude. Ailleurs, Péloquin, Liliane Morgan et Gilbert Langevin, Emmanuel Cocke et Claude Dubois, les jazzmen Lee Gagnon et Michel Donato, Nick Auf Der Maur, Denise Boucher, Patrick Straram et le cinéaste Gilles Groulx. De temps en temps débarquent aux petites heures ces étrangers de passage Amalia Rodrigues, Miles Davis ou Alejandro Lagoya.
De l'étage au-dessus, vient parfois nous troubler le vacarme d'un happening improvisé par Raoul Duguay, Suzanne Verdal (oui, celle de la chanson de Leonard Cohen), Walter Boudreau, Pierrot Léger, Serge Lemoyne et qui encore?
L'«Assoç» ou «la Casa», c'était le carrefour obligé des nuits de la bohème montréalaise. Un phénomène sans équivalent depuis, sans justification logique alors autre que l'alchimie qui s'est créée presque instantanément, au-delà des différences de langue et de culture, entre le patron Pedro Rubio Dumont et sa clientèle aussi talentueuse que turbulente..
Le Bistrot de la Montagne
Par beau temps, les garçons en gilet noit et tablier sortaient à la va-vite deux-trois tables et six chaises qu'ils disposaient sur l'étroit patio entre le trottoir et la façade à carreaux en contre-bas. Une demi-douzaine de veinards se hâtaient d'y transporter leurs verres... qu'ils ramenaient d'urgence à l'intérieur sitôt que se pointait une voiture de patrouille.Tels ont été vers 1963 les débuts timides et illicites de la première terrasse montréalaise, rue de la Montagne. Ceux qui participaient avec délices à ce jeu de cache-cache avec la loi avaient une impression démesurée d'audace, la certitude d'ouvrir une brèche vers un monde moins étriqué, moins hypocrite.
Le Bistrot, c'était la halte quasi incontournable de nos après-midis bohémiennes et discuteuses. S'y tenaient en permanence les «Français» de la bande, dont bon nombre étaient pieds-noirs (c'était au lendemain de la guerre d'Algérie), y passaient souvent tous les autres. C'était aussi, et curieusement, un des points de contact entre les mondes intellectuels francophone et anglophone de la ville. Pouvaient venir s'y attabler aussi bien Mordecai Richler et Irving Layton que Jean Gascon et Paul-Marie Lapointe.
La caissière Hélène était un personnage montréalais de poids. Le patron, Louis Tavan, une célébrité -- d'autant plus qu'il était également propriétaire de la première Crêpe bretonne à l'étage au-dessus, puis de quelques autres restaurants. Au Bistrot, il avait voulu reproduire au détail près un «zinc» parisien d'après-guerre: bar de cuivre sans tabourets, plancher dallé, tables à dessus de marbre, banquettes le long des murs, chaises suprêmement inconfortables. La seule concession à l'univers local était une vive galerie de portraits due à Robert LaPalme, alors caricaturiste attitré du Nouveau Journal..
Le Café des Artistes
«... je sois, puisqu'il faut qu'on existe «le chat du Café des Artistes...»,
chante Ferland dans Jaune. L'animal n'avait pourtant rien de mythique ni d'admirable. Sans nom, blanc sale tacheté de noir et de rouille, les flancs arrondis des restes de la cuisine et d'une chasse aux rats dont la rumeur voulait qu'ils y pullulent, il venait se frotter à nos jambes lorsque nous étions assis à la minuscule terrasse ou autour de la grande table ronde. Celle-ci se trouvait juste à droite de l'entrée du Café sous l'escalier menant à l'étage, encadrée d'une banquette semi-circulaire. On y buvait un scotch ou un vin blanc, palabrant et jouant aux dés en attendant le prochain bulletin de nouvelles, la prochaine répétition, la prochaine émission (toujours en direct à l'époque) dans les studios de Radio-Canada de l'autre côté de la rue.Le restaurant avait été ouvert à la fin des années 1950 par Maurice Tellier et sa femme Ghislaine, une blonde péroxyde à l'allure décidée et au verbe à l'emporte-pièce qui est devenue ensuite l'amie puis l'épouse de Jean-Pierre (Séraphin) Masson. Lorsque j'y ai fait mon apparition dès la semaine de mon arrivée à la CBC au milieu de 1962, les «chevaliers de la Table-ronde» comprenaient Pierre Thériault (Monsieur Surprise), Guy Sanche (Bobino), Jean Lapointe (alors des Jérolas), les annonceurs Gilles Moreau et Gaétan Barrette, les comédiens Dyne Mousso, Maurice Dallaire (qui allait se suicider dans des circonstances spécialement tragiques), Ginette Letondal, Hubert Loiselle et quelques autres comparses.
Se joignaient à nous, moins assidûment, les Jacques Fauteux, Janine Paquet, Jean Besré, Serge Deyglun, Robert Rivard, Jean-Pierre Ferland avec ses musiciens Paul de Margerie et Pierre Brabant, etc. De fait, le gros de la colonie artistique radiocanadienne y défilait d'un jour à l'autre.
La caissière et gérante Elizabeth Robbe, une splendide Madame belge indéfrisable et costaude au coeur plus grand que la place même, m'avait adopté pour une raison mystérieuse et, contrairement à pas mal d'autres habitués qui subissaient fréquemment ses foudres, son «Yveuke» ne pouvait rien faire de mal. Étais-je si sage, était-elle si compréhensive? Peu importe. Les tours que nous lui avons joués sont pourtant légion...
Galeries et boutiques d'art
Studios et ateliers
Théâtres et cinémas
Cabarets et boîtes à chansons
Restaurants, bistrots et terrasses
Tavernes et «blind pigs»



