Les oeuvres

Le fameux prêche de Charlebois, «Ent'deux joints tu pourrais t'grouiller l'cul» ne s'appliquait sûrement pas à nous.

Entre deux joints, deux bières, deux caps d'acide, à travers les cuites, les virées, les trips plus ou moins fabuleux ou pénibles, si vous ne produisiez pas, si vous n'aviez rien à montrer, vous ne duriez pas longtemps dans le milieu. Bohèmes, noceurs, brouillons, fauchés, rêveurs, peut-être; fainéants, non. On en faisait donc, des choses. Des grosses, des petites, des belles, des affreuses, des payantes, des coûteuses, des brillantes, des idiotes. En littérature et en cinéma, en jazz et en chanson, en céramique et en tapisserie, en télévision et en théâtre, en journalisme et en radio. Et parfois dans tout ça en même temps.

Les moyens n'étaient pas ceux d'aujourd'hui... mais les contraintes non plus. À preuve....

Décor instantané pour spectacle immortel

Celle-là, c'est Louise Forestier qui me l'a remise en mémoire. Elle et Charlebois tombent sur le peintre et décorateur de théâtre Germain Perron un après-midi de 68. «Germain, as-tu du temps de libre?» -- «Quand ça?» -- «D'ici une couple de jours.» -- «Pourquoi faire?» -- «On donne un show qui commence en fin de semaine au Quat'sous, et on n'a pas de décor. Peux-tu nous en faire un?» -- «Bon, c'est quoi le budget?» -- «Rien.» -- «Combien ça paye?» -- «La même chose.» -- «Mouais. Câlisse, les gars, vous pouvez pas au moins me donner une caisse de 24?» Conciliabule avec Garou. Réponse de Louise: «Ça marche, mais deux caisses de 12. Une avant et une après.» Sage précaution.

Ils enferment Germain dans le théâtre le soir même avec une caisse de bière et le minimum de ce qu'il lui faut pour travailler. Le lendemain matin, quand ils arrivent, la caisse est vide, Germain ronfle comme un B-29... et le décor est non seulement terminé mais génial. Exclamations admiratives. L'artiste ouvre un oeil embrumé: «Et mon autre caisse?» Le spectacle bouche-trou, avec Charlebois, Forestier et Yvon Deschamps, s'appelait l'Osstidcho. Tournant mémorable et imprévu dans un monde qui en a pourtant vu bien d'autres, il a lancé d'un coup trois quasi-inconnus vers des carrières météoriques et transformé à jamais le paysage de la chanson et des variétés québécoises!

À quoi tient la gloire? À une ou deux douzaines de Molson... entre autres..

Quand Hydro subventionnait le canotage «high-tech»

Ceux qui passent l'oeil éteint devant la remarquable murale lumineuse (maintenant éteinte aussi, hélas!) du hall de l'édifice d'Hydro-Québec, boul. René-Lévesque, n'ont sans doute aucune idée de l'effervescence et des controverses que cette hardiesse technologique a soulevées dans le temps. De «Ça va-t-y marcher?» à «C'est pas de l'art!», en passant par la manchette des cahiers du samedi de La Presse et du Devoir, les débats dans les cafés et cénacles et même les appels insultants ou ironiques sur les lignes ouvertes des Frenchy Jarraud et Cie.

La complexité de manipuler ce qui était à l'époque un tout nouveau matériau s'ajoutait à la difficulté de créer un mécanisme aléatoire et pourtant harmonieux d'activation, sur un cycle de plusieurs décennies, des néons colorés qui serpentaient derrière la surface. Ce qui serait tâche triviale pour le moindre ordinateur personnel d'aujourd'hui était travail herculéen pour les systèmes mécano-électriques analogiques qui étaient tout ce qu'on connaissait alors.

Pendant que des techniciens s'affairaient à résoudre ce problème sous l'impulsion irrésistible et tonitruante de Jean-Paul Mousseau, la structure-muraille texturée et ondulée de fibre de verre était réalisée dans l'atelier même du peintre, à l'angle de Rachel et Parc-Lafontaine. Y officiait une équipe hétéroclite d'artistes, bohèmes et gosiers toujours en pente, dont l'incontournable Germain Perron.

Pour financer leurs assoiffements sans ébrécher leurs modestes salaires, ceux-ci avaient trouvé une astuce. Dans les grandes plaques de fibre translucide très coûteuse qui étaient la matière première de l'oeuvre, ils découpaient en cachette des laises, avec lesquelles ils fabriquaient des canoës et des chaloupes «high-tech», vendus en catimini à des amateurs de pêche et de canotage à des prix d'aubaine! Pompom pero.

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